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Archive de la catégorie 'Compte-rendu des conférences'

La conférence de M. Eric Amanou, consultant indépendant en urbanisme marqué par les questions d’habitat social et spécialisé sur les quartiers en difficulté, s’est déroulé dans les locaux de Paris 1 du Panthéon, le 21 janvier 2010.

Introduction :

La sécurité en rapport avec l’urbanisme est une notion qui découle du concept de prévention anglo-saxon introduit dans l’appréhension des grands ensembles. On s’est alors demandé si la résidentialisation française en était une traduction. La sécurité opérationnelle est en effet partie prenante des enjeux de l’habitat social.

Cette question est difficilement acceptée par la profession qui la considère comme hors-sujet car relevant des criminologues (policiers à la retraite qui apportent leur expertise). Le contexte sécuritaire est en effet fort en France et se voit accaparé par le discours de la droite qui le rend prépondérant, au détriment des libertés fondamentales, dans un clivage avec la gauche beaucoup plus timide sur le sujet. La place est ainsi largement occupée par les techniciens des mesures de sécurité (vidéosurveillance, police etc.).

Se pose alors la question du moyen d’assumer un discours sur la sécurité tout en se souciant de l’urbanité et des libertés sociales.

Pourquoi la sécurité interpelle-t-elle les urbanistes ?

Cela ne va pas de soi et pourtant la question est ancienne puisque les formes des villes ont toujours été déterminées par les risques auxquels s’exposaient les habitants : les invasions puis plus récemment les attentats et mouvements de foule.

La sécurité est donc une composante essentielle de l’offre urbaine et constitue la première qualité attendue de l’espace urbain, notamment de l’espace public.

PLAN

I. Des architectes qui s’intéressent à la sécurité

II. Des criminologues qui prennent en compte l’espace

III. Vers un consensus (long à se mettre en place entre les deux métiers)… et son cadre réglementaire

IV. Les trois grandes figures spatiales de la sécurité urbaine

I. Des architectes qui s’intéressent à la sécurité

Depuis plus de 40 ans, le lien entre architecture et sécurité est abordé dans ces pays. On peut à ce titre citer l’ouvrage fondateur de Jane Jacobs, critique d’architecture, Death and life of Great American Cities, publié en 1961.

  • Elle rompt avec les théories urbaines contemporaines et pose la définition de principes appuyés sur l’usage et le rejet de préceptes de la modernité architecturale.
  • Le premier chapitre « rue et sécurité » fait de la sécurité la première notion à laquelle doit répondre un espace urbain.
  • Le niveau de prise en compte de la sécurité relève d’abord des habitants eux-mêmes et de leur surveillance naturelle : l’animation d’un espace par ses habitants, la simple présence de personnes, créent une atmosphère de sécurité. Ainsi les forces de l’ordre ne constituent pas l’élément premier de la sécurité, car la délinquance n’est pas tant une défaillance qu’un abandon de l’espace.
  • Jane Jacobs est donc favorable à la diffusion des habitants dans les espaces secondaires via la découpe des grands ensembles en petits blocs.
1961 - Jane Jacobs

Jane Jacobs, 1961

D. Crowe (1991) propose la « continuité du réseau de voies publiques ».

Oscar Newman (1992) parle lui d’« espace défendable ». Il organise l’espace en trois niveaux :

  • l’espace semi-privé : contrôle par les habitants eux-même
  • l’espace semi-public : contrôle indirect des habitants
  • l’espace public : contrôle qui dépend des forces de l’ordre.

O. Newman prône une rue qui permette un contrôle visuel direct par les habitants, ce qui est peu le cas pour les rues traditionnelles.

Dorothy Kowal (2001) défend la recherche de vision des espaces semi-privés. Les constructions sont placées en biais pour favoriser la vision sur les espaces semi-privés situés en impasse. Ce principe a été appliqué dans un certain nombre de quartiers pavillonnaires.

Dorothy Kowal, 2001

Dorothy Kowal, 2001

Bary Poyner (1975) va au-delà des espaces défendables : il s’agit d’organiser entièrement l’espace en fonction de la sécurité par un contrôle des habitants exerçant leur vision depuis les habitations, le public étant ainsi sous le contrôle du privé.

Ce principe de surveillance par les habitants eux-mêmes, du haut de leur fenêtre, s’inspire directement du panoptique de Bentham. Jeremy Bentham, philosophe utilitariste du XVIIIème siècle, imagine pour les prisons un procédé qui permette à un gardien (logé dans une tour centrale) de surveiller tous les prisonniers sans qu’ils puissent s’en rendre compte. Les prisonniers, potentiellement observés à tout moment, adoptent alors une autodiscipline. Pour plus d’informations : Le Panoptique (J. Bentham, 1780) ; Surveiller et Punir (M. Foucault, 1975). Dans le milieu urbain, le principe est le même : dans la rue l’individu se sait potentiellement observé à tout moment par les habitants.

Tous ces principes d’organisation de l’espace ont une traduction architecturale : cages d’escaliers (répondant au fait de voir, premier principe, et d’être vu), gradins, absence d’obstacles visuels telles les clôtures (qui se doivent d’être basses et non-végétalisées), les bow-windows (les fenêtres en angle)…. Les flux sont réorganisés pour que l’espace n’ait pas plus de deux fonctions. Les parkings souterrains n’ont aujourd’hui plus de piliers et sont très illuminés.

II. Des criminologues qui prennent en compte l’espace

Felson et Cohen (1979) : Théorie de l’activité routinière. Il existe une concomitance aux USA, à la fin des années 1970, entre la société d’abondance et la forte augmentation de la criminalité : la quantité des biens en circulation qui augmente multiplie les opportunités de vols. De plus, la spécialisation fonctionnelle des espaces urbains et les rythmes de travail facilitent le travail des voleurs. Il faut donc prendre en compte la dimension de la vulnérabilité  qui résulte d’une cible faible et de l’absence de surveillance.

Georges L. Kelling et Catherine Coles (1996) : Théorie de la vitre cassée. Il s’agit de mettre en avant l’importance de la tenue des espaces : des signes d’abandon sont immédiatement suivis d’actes de délinquance comme conséquence d’effondrement des contrôles sociaux. Une spirale négative commence alors : ces actes d’incivilité entraîne un repli des habitants, l’espace public est donc abandonné et aisni beaucoup plus vulnérable à de nouvelles incivilités et ainsi de suite.

Une même expérience a été menée dans deux quartiers socialement opposés : un quartier  plutôt aisé et sans problèmes de délinquance, un autre dit « difficile ». L’expérience consistait à stationner une voiture avec une vitre brisée de manière à ce qu’on croie à son abandon. Dans le quartier difficile, la voiture a été démantelée au bout d’une journée seulement. Et bien plus étonnant encore : dans le quartier riche, il n’a fallu que 48h de plus pour que la voiture subisse le même sort. Cette expérience démontre ainsi que la théorie de la vitre brisée est valable dans tout  type d’endroit.

Ronald Clarke : théorie du choix rationnel. Le délinquant est un acteur rationnel  qui agit après avoir évalué le rapport entre coûts (effort nécessaire et risque encouru) et bénéfices (gain escompté). Le passage à l’acte s’inscrit dans un concours de circonstances et d’opportunités et non pas par hasard. La prévention situationnelle consiste à augmenter l’effort et les risques et à réduire les gains pour dissuader ainsi le passage à l’acte.

Mais cette théorie a un revers négatif : surprotéger les biens matériels crée un report de la violence sur les agressions physiques.

III. Vers un consensus et un cadre réglementaire

Une forte opposition existe en France au sujet de la prévention situationnelle :

  • Elle s’inscrit dans une mise en cause de la volonté de tout expliquer par l’urbain dans un spatio-déterminisme.
  • Il y a un risque d’enfermement et de ségrégation territoriale.
  • On critique le déplacement dans l’espace des problèmes plutôt que leur résolution.
  • On dénonce le caractère liberticide de certaines mesures.
  • Il en résulte une normalisation des espaces marqués par leur sécurisation, leur privatisation, la réduction de l’espace collectif ou public et la perte induite d’urbanité des lieux.

→ Marseille est la ville française dans laquelle les emprises des espaces privatisés sont les plus importantes, ce phénomène se développant également dans le 16ème arrondissement de Paris autour du Trocadéro.

La construction du consensus s’installe en France… :

  • L’urbanisme s’impose comme un facteur éventuellement facilitateur et non causal des actes de malveillance.
  • L’équilibre est nécessaire entre protection et prévention.
  • Il faut concilier urbanité et sécurité dans une logique de qualité, de confort et d’amélioration du cadre de vie

…et d’un cadre réglementaire dans une nécessaire adaptation législative (débats de 1995-2007) : Article 14 de la loi du 5 mars 2007 relative à la prévention de la délinquance :

« Le code de l’urbanisme est ainsi modifié : Les projets d’aménagement et la réalisation des équipements collectifs et des programmes de construction qui, par leur importance, leur localisation ou leurs caractéristiques propres peuvent avoir des incidences sur la protection des personnes et des biens contre les menaces et les agressions, doivent faire l’objet d’une étude préalable de sécurité publique permettant d’en apprécier les conséquences. »

On complète ce dispositif législatif par la mise en place d’études de sécurité. Elles ne sont réservées qu’aux projets les plus importants, sont soumises à des procédures d’évaluation minimales et sont examinées par des commissions mixtes. (→ ESSP : Etude de Sécurité et Sûreté Publique)

Ces contraintes sont appelées à être de plus en plus fortes : il est ainsi envisagé de supprimer la limite des 10 000m2 de SHON pour établir des études de sûreté.

Différents niveaux de prise en compte se dégagent du consensus et du cadre réglementaire :

Des préconisations programmatiques et de conception urbaine :

  • La mixité fonctionnelle et sociale à travers la fréquentation et l’animation des espaces par la présence humaine.
  • La lisibilité des espaces et l’identification du garant des lieux.
  • La continuité des flux et la fluidité des circulations.
  • L’ambiance urbaine par l’éclairage, l’acoustique (ici le bruit est positif)
  • La visibilité dans ses deux pendants : voir et être vu.

Des préconisations d’ordre technique :

  • La protection et le contrôle des accès
  • Les dispositifs de surveillance
  • La robustesse des matériaux et des équipements comme moyen de protection face à la vulnérabilité des cibles. Mais cela est vu comme un défi par les délinquants qui le dépassent.

Des préconisations organisationnelles par la mise en œuvre des démarches coproductrices de sécurité :

  • Le partenariat local (collectivités locales, police, justice, bailleurs …)
  • La gestion urbaine, l’entretien et les services urbains
  • Les services à la personne
  • La gestion de groupes sociaux particuliers (jeunes, gitans…)

IV. Trois figures spatiales de la sécurité urbaine se dégagent :

La protection physique des lieux :

  • la résidentialisation
  • la banalisation de la grille en tous contextes, pas toujours élégante et au but défensif, pour tous les prix.
  • l’absence de grille : le mur infranchissable (3m50), le recours au végétal, la cour intérieure, l’alignement hermétique.
  • le vide (aucune animation du RDC, hall en recul…)

La gestion des déplacements :

  • La culture des stades dans un contexte de lutte contre le hooliganisme : on s’inspire de l’urbanisme routier avec sa recherche de la fluidité, l’obligation du mouvement et la séparation des flux pour éviter les contacts.
Paul Landauer - 2009

Paul Landauer, 2009

  • L’extension aux transports en commun (tramway) : dispersion des usagers, répartition des flux, réduction des points de contrôle (points nodaux) par un croisement des voies avant leur séparation dans des directions opposées.
  • L’extension aux sites propres : couloir spécifique à chaque mode de déplacement, répartition des flux, optimisation des vitesses, séparation et évitement des contacts. Problème : le conducteur est moins vigilant, les accidents sont donc plus importants. En outre cet évitement des contacts apparaît comme un signe de faillite de notre capacité à nous autoréguler et à respecter les autres types d’usagers de l’espace public.
  • La mobilité forcée (contexte exceptionnel) : ne pas s’asseoir, limiter les bancs et donc obliger les gens à recourir aux espaces payants comme les cafés. (exemple de Paris 7 : ce n’est plus un campus car l’espace public a été limité pour empêcher les manifestations, les grévistes ne peuvent plus bloquer car les évacuations par les forces de l’ordre sont facilitées, le campus est désormais un espace public). Il existe même des cas où des pentes douces sont aménagées pour empêcher qu’on s’y attarde trop longtemps.

→ Il y a donc eu une déformation des principes de Jane Jacobs dans un débat complexe où il est dur de se situer. Ainsi on refuse l’existence d’impasses aujourd’hui, alors que Jane Jacobs estime qu’elles constituent des espaces défendables.

→ La sécurité est aujourd’hui imposée aux aménageurs qui n’assument pas d’y avoir recours (« ruses de sécurité »).

La flexibilité des espaces urbains :

  • Organisation de « glacis » (autour des stades, par des parvis ou des secteurs Vigipirate …) qui assurent la neutralité du territoire alentour et facilitent ainsi la « zone à sécuriser ».
  • Modèle des aéroports : l’organisation de l’espace varie suivant l’utilité recherchée, l’espace doit ainsi être flexible (surexploitation de barrières Vauban).
  • Réduction des points de passage et démultiplication du contrôle individuel des passages : billets, puces, vidéo, … (Le plan masse des rues est prévu pour une modulation selon les flux piétons à la Défense).

Conclusion :

Les préconisations tournent essentiellement autour de la sphère publique  et des animations pour assurer la sécurité plutôt qu’autour de la résidentialisation. Eric Amanou estime, personnellement, que la sécurisation doit passer par l’animation, l’urbanité et la mobilité forcée, même si ce dernier point est parfois contradictoire avec l’animation.

Pour nous français, les questions de sécurité sont tournées vers la puissance publique et ne sont pas prises comme une responsabilité personnelle dans la tradition de l’Etat providence et de ses « domaines » : la santé publique, la sécurité…. La différence culturelle avec les anglo-saxons est sensible à travers la question de leur organisation communautaire (recrutement des habitants sur CV). Notre rapport à l’espace public est différent et la question est purement franco-française car le communautarisme ne gêne pas les anglo-saxons.

Le problème actuel réside  dans l’équilibre à trouver entre les deux extrêmes : ne pas sécuriser et risquer alors d’abandonner l’espace, sur-sécuriser et courir dans ce cas le risque de ségrégation envers certains groupes de population.